Alliances Ferrière

 

 

 

LES ETABLISSEMENTS BUHAN & TEISSEIRE

 

 

Nous avons vu Auguste Teisseire arriver à Saint-Louis en 1830 avec 1 200 francs en poche, s'établir traitant dans cette île. Six ans plus tard il a une affaire prospère et épouse Marie Anne d'Erneville, d'une famille honorablement connue.

 

Ses magasins sont 20 rue Neuville au rez-de-chaussée d'une grande maison donnée à Marie Anne lors de son mariage, par sa mère Loison Thévenot qui la tenait de sa mère Madeleine Saint-Jean. Les appartements, des chambres grandes et aérées, sont au premier étage.

 

Il avait aussi quelques comptoirs dans les escales du Fleuve.

 

Le 6 juillet 1863, il fonde avec ses fils la société A. Teisseire et fils, 27 rue des Piliers de Tutelle à Bordeaux. En 1869 elle devient Auguste Teisseire, Omer Teisseire et Albert Teisseire, 12 cours du Chapeau-Rouge à Bordeaux. Sa fille Octavie, épouse Jouve, est également associée.

 

Le 24 mars 1869, Albert Teisseire écrit de Saint-Louis au gouverneur du Sénégal pour obtenir une concession à Dakar. Nous ne savons pas s'il obtint satisfaction, mais dès 1869 la maison Teisseire est établie à Dakar.

Le 20 mai 1869 Albert Teisseire épouse Emilie Buhan et s'associe avec son beau-père.

 

Evariste Buhan s'est marié à 34 ans, le 24 juin 1846 à Bordeaux, avec Zélie Lagarrigue. Par son contrat de mariage nous apprenons que sa femme apporte 2 700 francs, lui n'apporte rien. Il habite 46 rue du Cancéra. Ce n'est pas un beau quartier, il n'est pas fortuné. Il est négociant, nous ignorons en quoi.

 

Le 14 avril 1849, Joseph Evariste Buhan est envoyé à Saint-Louis avec la procuration d'Isaac Marot, pour dissoudre la société existant entre Marot et Hyacinthe Bourillon et créer une autre société Hyacinthe Bourrillon J.E. Buhan & C°, siège social à Saint-Louis, gérant local Evariste Buhan. Cette société est la succursale de la société Isaac Marot & C° de Bordeaux. Elles sont enregistrées le 30 mai 1849 à Saint-Louis et le 14 septembre 1849 à Bordeaux. Isaac Marot a 42 %, Evariste Buhan 33 %, et Hyacinthe Bourillon 25 %.

 

Objet de ces sociétés, négoce de la gomme et transports maritimes entre le Sénégal et l'Europe.

Isaac Marot meurt le 20 octobre 1849.

 

Hyacinthe Bourillon meurt le 14 mars 1850.

 

Se forme alors une autre société Marot avec les héritiers Marot et Evariste Buhan. Evariste dut faire de bonnes affaires puisqu'en 1851 il vint habiter 26 cours du Jardin Public, d'un standing supérieur à la rue du Cancéra.

 

Le 3 juillet 1854 la société prend un nouvel associé, Henri Rabaud négociant à Saint-Louis.

 

Le 16 novembre 1860, nouvelle société, sans les Marot, entre Buhan et Rabaud (70 %) et Henri Jay (30 %). Siège social 23 rue Boudet à Bordeaux.

 

Le 22 septembre 1863, il n'y a plus qu'Evariste Buhan et Henri Rabaud, capital 600 000 francs apportés par moitié. Le 3 décembre 1866, elle passe au capital de 800 000 francs toujours par moitié. L'objet n'a pas changé. Ils sont négociants armateurs. Ils assurent un service régulier entre Bordeaux et le Sénégal. Ils possèdent deux navires : le Ernest, goélette de 108 tonneaux et le Palmier, un 3 mats de 185 tonneaux. Par la suite ils en achèteront plusieurs.

 

En 1870, ils en ont quatre : Ernest 108 tx, Emeline 172 tx, Palmier 185 tx et Dorwich 228 tx. Ils sont gérants de la Compagnie des importateurs trieurs de gommes du Sénégal.

 

En 1870 Albert Teisseire entre dans l'affaire Buhan. Rabaud s'en va, Albert a pris sa place. Cela s'est passé amicalement. Rabaud habite aussi 26 cours du Jardin Public, il est témoin au mariage d'Albert et dix ans plus tard, il est parrain de Germaine Teisseire.

 

Albert Teisseire a apporté à la nouvelle société en nom collectif Etablissements J.E. Buhan père et fils et A. Teisseire ce qu'il possédait. Puis en 1871, quand son père partage entre lui et ses enfants l'affaire Teisseire, Albert rachète la part de son père et avec la sienne en plus fait un apport substantiel à l'affaire Buhan, qui devient le 22 août 1871, la Société anonyme Etablissements J.E. Buhan et fils et A. Teisseire au capital de Frs 600 000, bureaux 9 cours de Gourgue à Bordeaux.

 

Il ajoute ainsi à la flotte Buhan et à son négoce des gommes, une structure commerciale solidement installée à Saint-Louis et dans de nombreuses escales du fleuve.

 

L'immeuble situé 20 rue Neuville à Saint-Louis apporté par Marie Anne d'Erneville est toujours la propriété d'Auguste Teisseire. Il a été transformé, rénové et agrandi. Il forme un quadrilatère limité par les rues Neuville, Thévenot, de la Paix et de la Chapelle. Il a aussi un entrepôt quai est et rue Cormié. Le 31 novembre 1888, il loue l'ensemble à Buhan & Teisseire pour 1 800 francs par an. Dans sa succession, cet ensemble sera estimé 100 000 francs.

 

Le 12 avril 1884, Buhan & Teisseire achète par adjudication au tribunal de première instance de Gorée, "un terrain, sis place Kernel à Dakar consistant en un terrain nu, borné :

- au Nord, où il mesure 70 m, par la rue des Essarts,

- au Sud, où il mesure 70 m, par la rue de Carone,

- à l'Est, où il mesure 50 m, par la place Kernel,

- à l'Ouest, où il mesure 50 m, par la rue Huart.

Pour le prix de 15 500 francs, outre les frais taxés qui s'élèvent à 201, 70 francs, aux clauses et conditions du cahier des charges."

 

A partir de cette date, les magasins principaux sont installés 1 rue des Essarts à Dakar. Ce terrain auparavant était passé entre de nombreuses mains.

 

La France avait pris possession de la presqu'île du Cap Vert le 25 mai 1857, jour de la fin du Ramadan, pour que cet événement soit considéré comme une fête.

 

Le premier roi de la presqu'île du Cap Vert, Dial Diop, s'était affranchi du Cayor vers 1801. Il fut donc le premier propriétaire de ce territoire. Son héritier, son petit-fils Rayra u Gèye, vendit l'emplacement de notre maison de commerce en 1860 pour 325 francs à Seliman N'Gom. Lequel le revend pour 500 francs le 23 avril 1864 à Maître Henri Robert, greffier à Gorée. La succession d'Henri Robert le vend le 18 juin 1866 en quatre lots. Au centre se trouve un puits, chaque lot a accès à ce puits ; à l'angle Kernel/des Essarts se trouve une case en mauvais état.

 

Le 14 juillet 1866, les lots A et B sont vendus à Skimer 800 et 875 francs. Le lot C au profit de l'Allemand, pour Pierre Augrand représentant Brichard Lloyd, 550 francs. Le lot D à Piercentin, 525 francs. Le tout est remis en vente le même jour en un seul lot pour 2 750 francs. Aucun acheteur ne se présente. Les surenchères n'arrivent que les 20 et 21 juillet : Melle Marianne Huchard offre 933,33 francs pour le lot A et 1 020, 83 pour le lot B, Cocatrix offre 641,66 pour le lot C et Lloyd 612,50 pour le lot D. L'affaire n'est pas conclue.

Finalement l'association Cocatrix, Teissèdre et Mailhetard achète ce terrain en un seul lot pour 4 550 francs le 4 août 1866.

 

Deux ans plus tard Mailhetard vend sa participation à Cocatrix et Teissèdre pour 2 303,44 francs.

Le 20 juin 1868, la succession du sénateur Cocatrix et Henry Teissèdre revendent ce terrain à Alphonse Boyer pour 3 025 francs. Charles Boyer en hérite le 10 octobre 1870, estimation : 5 000 fr.

 

Le 12 décembre 1878, Alfred Clermont l'achète 3 753, 33 francs plus frais. Le 10 mai 1879, Alexandre Jouve l'achète 4 000 francs. Il meurt à Dakar le 14 octobre 1881 et le tribunal le met en vente en 1884 pour le compte de sa succession. Cet Alexandre Jouve n'a aucune parenté avec Louis Jouve le mari d'Octavie.

 

Il dut y avoir de nombreuses enchères puisque Buhan & Teisseire durent payer 15 500 francs pour l'obtenir le 12 mai 1884. Depuis cette acquisition, Dakar s'est agrandie, les terrains ont pris de la valeur, nous avons construit et perfectionné l'équipement, de sorte qu'en 1959, pour l'établissement de l'impôt foncier, l'administration a estimé notre quadrilatère à 50 000 000 CFA.

 

En 1857, sur l'emplacement actuel de Dakar, il n'y avait qu'un petit village. L'administration dut construire une ville de toute pièce. Le plan directeur des voies a été approuvé par le Conseil d'Administration du 23 mai 1863. Les noms des rues ont été adoptés en choisissant des "noms qui rappellent les services rendus à la Colonie et les nobles victimes de nos premières guerres".

 

Des Essart était enseigne de vaisseau, mort le 17 juillet 1857 pendant le siège de Médine. Huart était pharmacien de 1ère classe de la marine. Compagnon de Raffenel dans son exploration du Bambouck, mort en 1844. Eustache Louis Jean Quernel, né à Grandville en 1787, promu capitaine de frégate en 1828, commandant particulier de Gorée, gouverneur par intérim du Sénégal 1833/1834. Mort en 1847. Son nom a été déformé en Kernel. De Carone est mentionné dans la liste des personnalités à retenir, sans autre explication. Ce nom a été ensuite déformé en de Garonne.

 

En 1866, Buhan & Teisseire achète le 3 mats Verveine de 511 tonneaux, revendu en 1890. En 1888 apparaît leur premier vapeur : le Faidherbe construit en 1882 à Sunderland, moteur 130 chevaux 877 tonneaux.

En 1893, ils font l'acquisition d'un deuxième vapeur acheté à l'Union Industrielle et Minière de Paris (J'ai été leur agent à Bordeaux avec mon cousin Ferrière de 1964 à 1977) construit en 1882 à Newcastle, 180 chevaux 1 301 tonneaux. Ils le baptisent Général Dodds.

 

Le général Alfred Amédée Dodds était un enfant du pays. Né à Saint-Louis le 8 février 1842, un an avant Albert Teisseire. Il était fils d'Antoine Henry Dodds, négociant, et de Charlotte Billaud, dont la mère, Marie Escale, était parente aux d'Erneville.

 

Albert voulu manifester son amitié à son cousin en donnant son nom à son plus beau navire.

 

C'est à ce navire qu'est arrivée l'aventure décrite dans le bulletin de l'U.I.M. et que mon père et mes frères se plaisaient à raconter : « En 1902, le Général Dodds quitte Kayes en fin de crue avec un plein chargement d'arachides et de gomme. Le capitaine ne sut pas suivre le chenal. Le Général Dodds se trouva planté droit au milieu du désert à 5 km des rives du fleuve. Aucun touriste ne put contempler cette image insolite : un bateau de 1 000 tonnes échoué au milieu du Sahara à 600 km de la mer. Personne ne passait par là. Seul un phacochère et quelques oiseaux migrateurs ont pu voir ce spectacle. Mon père abandonna le navire et sa cargaison aux assureurs et put en récupérer la valeur. Les assureurs firent creuser un chenal à la pelle et à la pioche pour rejoindre le fleuve à la prochaine saison des pluies, le bulldozer n'existait pas encore, la main d'oeuvre était bon marché. La première année les pluies ne furent pas assez abondantes pour permettre une remise à flot. Leurs efforts furent récompensés la deuxième année. »

 

Ce bateau remis en état fut racheté par Maurel & Prom et continua le service sous le même nom, avec un moteur plus puissant de 262 HP.

 

Le Général Dodds fut remplacé par un navire tout neuf construit à Nantes en 1902, le Sénégambie 240 HP 975 tx. qui resta seul en service jusqu'en 1916, année où il fut vendu à la Société Générale Transatlantique.

 

L'activité d'armateur de Buhan & Teisseire se termine avec ce navire. Mon père avait compris qu'il était plus avantageux de faire transporter ses marchandises par de grands armements. Il préféra investir dans les comptoirs du pays.

 

Pascal Buhan père était très pris par ses nombreuses occupations. Il était administrateur de la NOSOCO, du Niger Français, de l'Huilerie Calvé-Delf et de la Compagnie des Chemins de fer du Midi. Pascal Buhan fils, que nous appelions Pascalou venait au bureau mais ne faisait rien. Ce fut mon père qui développa l'affaire du Sénégal.

 

Le 30 décembre 1925 la société anonyme est transformée en société en commandite Anciens Etablissements Buhan & Teisseire au capital de 2 000 000 de francs, la moitié apportée par Louis Teisseire, associé en nom collectif, et l'autre par Pascal Buhan, associé commanditaire. Siège 9 cours de Gourgue à Bordeaux. Agent à Dakar Valmy Lavie. Etablissement principal à Dakar. Etablissements secondaires à : Saint-Louis, Podor, Rosso, Dagana, Kaedi, Matam, Bakel, Kayes, Bamako, Mopti, Kati, Koulikoro, Louga, Thies, Diourbel, Sikasso, Bobo Dioulassa, Kankan.

 

Principales activités : quincaillerie, droguerie, papeterie, tissus, alimentation. En retour, gommes, arachides, cuirs, viandes.

 

Le 2 mars 1937, transformation en société anonyme Etablissements Buhan & Teisseire, siège social transféré de Bordeaux au 1 rue des Essarts à Dakar, parce que les impôts sur le sociétés étaient moins élevés au Sénégal qu'en France.

 

Ce transfert du siège à Dakar, fait par mon père, juste avant la guerre est d'une importance primordiale. Un jour de 1948 on apprit la création du CFA qui valait 2 francs français. En une nuit tous les avoirs de la société avaient doublés.

 

Après la mort de mon père en mai 1940, les rênes passèrent à mon frère Roger. Pendant la guerre aucune communication avec le Sénégal n'était possible. L'affaire fut gérée de Dakar par Monsieur Espinoza et mon frère Gérard. Ce fut une grande surprise après la Libération de constater l'extension prise pendant ces quatre années.

Les activités ont évolué, les tissus et l'alimentation ont disparu, ainsi que les exportations de gommes et d'arachides. Par contre se sont développés : quincaillerie, droguerie, papeterie, articles de ménage, sanitaire et matériel de construction.

 

A la mort de Roger, en août 1950, Albert a pris le relais. Avec l'indépendance du Sénégal en 1958, les affaires ont évolué. Le commerce des arachides fut étatisé, les producteurs de gomme amenaient leur produit directement à Dakar. Les comptoirs de l'intérieur n'avaient plus d'utilité. En 1960, Albert et son fils Louis décidèrent de les vendre. Ils ont été réalisés rapidement, dans de bonnes conditions, pour se concentrer et investir à Dakar. Tandis que nos concurrents ne s'en rendirent compte que plus tard et durent partir en laissant la clé sous la porte.

 

En 1959 le capital est porté à CFA 90 000 000 par incorporation des réserves. Création d'un secteur informatique avec contrats d'entretien et de dépannage. Renforcement de la papeterie avec la photographie. Ouverture d'un magasin de cadeaux. Albert promut aussi une politique de rapatriement vers la France.

 

© "Généalogie de la Famille Teisseire", Yves TEISSEIRE, décembre 1995.