Nos Maisons

 

 

 

LA MAISON DES ACROBATES

 

 

 

 

Voici ce qui a été écrit sur notre maison dans la revue des Vieilles Maisons Françaises, n° 53, de juillet 1972.

 

"Comme l'arcade surbaissée de la rue Pierre-de-Blois étale toute la fantaisie gothique, ou toutes les grâces de la Renaissance, augmentées de la poésie du délabrement. Etre une ma­sure, cela n'empêche pas d'être un bijou. Une vieille femme qui a du cœur et de l'esprit, rien n'est plus charmant".

Victor Hugo. Guernesey, le 17 avril 1864.

 

En cette période où tant de vestiges du vieux Blois tombent en ruines ou disparaissent pro­gressivement sous la pioche des démolisseurs, nous avons appris avec plaisir que l'une des vieilles demeures de notre cité, l'une des plus remarquées des touristes du fait qu'elle se trouve à proximité de la cathédrale et de la terrasse de l'évêché venait de faire l'objet d'im­portants travaux de restauration effectués par ses nouveaux propriétaires, M. et Mme Hu­bert Auschitzky, sous le contrôle des Beaux-Arts.

Il s'agit de la Maison des Acrobates. Tout l'intérieur de cette magnifique demeure, qui était fort délabré et dégradé, a été remis en état avec beaucoup de prudence et de goût, afin d'y faire ressortir les éléments de la construction originelle.

Cette restauration n'est évidemment pas visible de l'extérieur mais ce n'est là qu'un pre­mier pas, car la restauration de la façade est inscrite au VIe plan et devrait être entre­prise rapide­ment.

M. Pierre Daudin a bien voulu retracer pour nous ainsi qu'il suit, ce qu'est la Maison des Acrobates :

Faisant face à la cathédrale se dresse au n° 3 de la place Saint-Louis (qui correspondait aux n° 20 et 22 de la rue Pierre-de-Blois) une belle maison à pans de bois avec deux étages en encorbellement, dont les avant-soliers moulurés reposent, au milieu et de chaque côté du bâ­timent, sur des consoles fixées à mi-hauteur de chaque étage et sculptées de personnages du XVe siècle. Le chanoine Develle en donne une reproduction photographique dans son œuvre "Menuiserie d'art" avec la légende suivante : "façade historiée d'une maison de bois de la place Saint-Louis de Blois, aux personnages en costume du temps. XVe siècle". Il se borne à donner, page 134, les explications suivantes : Du XVe siècle, nous avons à Blois une jolie fa­çade admirablement décorée de personnages qui semblent graviter autour d'un groupe central en costume du temps.

Nous avons par ailleurs, une eau-forte de A. Queroy dans le recueil "Rues et maisons du vieux Blois", 1863, planche 10 ; une reproduction photographique dans l'album "Blois passé et présent", pl. 9, 1900 et un dessin dans une collection de planches d'Albert Laprade "Cro­quis", 1er album, 1942, pl. 38.

L'aquafortiste A. Queroy avait envoyé son recueil à Victor Hugo alors qu'il était en exil et dans une lettre de remerciements que le grand poète lui écrivait d'Hauteville, figure l'ap­préciation en exergue et aussi :

 

La Maison à Statuettes de la rue Pierre-de-Blois est comparable à la précieuse Maison des Musiciens de Weymouth".

 

Malgré les recherches entreprises dans cette station balnéaire du sud de l'Angleterre, cette Maison des Musiciens n'a jamais été identifiée et il est probable qu'elle a disparu sans qu'on ait pris soin d'en faire la moindre reproduction. Il est donc impossible, à l'heure ac­tuelle, de faire la comparaison entre ces deux vénérables demeures. En ce qui concerne celle de la rue Pierre-de-Blois, l'imagier s'est inspiré des personnages, des costumes et des traditions de l'époque pour traiter avec un art consommé les sujets qui ornent les culs-de-lampe placés aux différents étages et dont nous donnons ci-après la description détaillée :

Il y a lieu de considérer tout d'abord une certaine symétrie dans le choix des motifs sculptés (têtes d'hommes alternant avec des têtes de femmes, etc.).

Au rez-de-chaussée : Tous les sujets traités sont des sujets religieux. Au centre, deux an­ges debout, un à droite, un à gauche, déploient une banderole. La retombée de voûte ou la co­lonne au-dessus de laquelle ils se trouvent a disparu. A droite, un guerrier tenant dans sa main droite une arme dont le haut est brisé et qui paraît être soit une lame soit une épée, la tête ceinte d'une auréole, semble la représentation de Saint Michel. A gauche, un ange tient un blason.

Au premier étage : Au centre, un personnage (jongleur ou ménestrel), un genou à terre, le corps rejeté en arrière, la main droite retombant jusqu'au pied, la tête ornée de coquilles, tan­dis qu'à gauche apparaît celle d'un homme portant un chapeau aux bords relevés. Faut-il en déduire quelque intrigue sentimentale ?

A droite : Un personnage portant un large chapeau de feutre aux bords relevés s'agrippe à la paroi : de sa main étendue il parait vouloir se dissimuler aux yeux d'un homme à l'air austère et renfrogné placé à la retombée de la voûte.

A gauche : Un personnage, la tête couverte d'un long bonnet, la main droite enfouie dans son pourpoint, la main gauche levée, la tête rejetée en arrière semble éprouver un certain plaisir à contempler une tête de femme, recouverte d'un turban, sculptée à la retombée de voûte.

Il doit y avoir très probablement opposition entre ces deux scènes. Peut-être les deux têtes placées de chaque côté des retombées de voûte sont-elles, à droite celle du mari, à gauche celle de sa femme ?

Au deuxième étage : au centre : Le plus beau motif : un chevalier, un genou à terre, fait la cour à une dame debout, à gauche, coiffée d'un hennin.

A droite : Motif disparu.

A gauche : Un personnage, la tête nue, tournée vers la gauche, tient entre les mains un gros rouleau qui pourrait être le "rollet" dont il est question dans "la farce du cuvier"[1].

Il porte à ses pieds des souliers à la poulaine. On sait qu'en 1461, sous Louis XI, les pou­laines se portaient encore "Presque tous, rapporte Monstrelet, espécialement éz cour des princes, portaient des poulaines à leurs souliers d'un quartier le long" (c'est-à-dire d'un quart d'aune).

Le dessous de la poutre centrale est d'une grande richesse ornementale. Deux longues mou­lures en relief la parcourent de bout en bout, ornées de feuilles de chicorée ; à l'ex­trémité sont disposés de gros lézards ailés.

Il y a certainement dans tous les motifs traités des allusions tirées de certains fabliaux ou de certaines farces qui nous échappent à l'heure actuelle. Or, on sait que beaucoup de ces petits récits, où la verve comique n'a jamais manquée, sont forts scabreux : les infortunes conjugales d'un vilain ou d'un bourgeois, les mésaventures amoureuses d'un manant, les mille artifices par lesquels la perfidie féminine triomphe du sexe fort, tels sont les thèmes les plus habituels.

Nul doute qu'ils figurent parmi les motifs sculptés avec tant de goût par l'imagier qui, lui, en connaissait évidemment toute l'histoire. Mais qui pourrait maintenant la reconsti­tuer à coup sûr ?

Les titres de propriété de cette magnifique demeure ne nous permettent pas de remonter au-delà du XVIIIe siècle.

Appartenant vers la fin du XVIIe et au début du XVIIIe à M. Eugène Gillon-Duplessis et Mme Jeanne Picard, son épouse, elle fut acquise par M. Louis-François Butel, le 14 mai 1729.[2]

Dépendant de la succession de Mme François Butel, veuve de Pierre-Michel Rambours, elle devint la propriété de sa fille, Melle Françoise Rambours, suivant partage entre elle et Thérèse Rambours, sa sœur, le 25 floréal An XIII. Melle Rembours la vendit à M. Pierre Laurand le 29 décembre 1820.

C'est sans contredit, à l'heure actuelle, la plus belle maison de bois de notre ville. Elle peut dater du règne de Louis XI ainsi que l'admet le docteur Lesueur dans "Le Congrès archéolo­gique de France" tenu à Blois en 1925.

La porte qui s'ouvre à droite donne accès à un corridor décoré d'arcades de pierre tendre qui conduit à une cour intérieure par laquelle on pénètre dans une maison d’époque Louis XIII. On y remarque des placards avec des serrures et clefs d'époque et un magnifique es­ca­lier en bois à balustres dont les marches portent encore des clous à bateau jadis employés en menuiserie. Au deuxième étage de cette maison, du côté opposé à la cathédrale, on se trouve sur une plate-forme nouvellement construite d'où l'on jouit d'une vue incomparable non seu­lement sur le château, le jardin du Roi et les principales artères de la ville, mais en­core sur tout le Val de Loire. Par une belle matinée enso­leillée, c'est vraiment un spectacle magni­fique.

L'escalier descend dans des caves profondes taillées dans le roc ; les murs sont creusés en plusieurs endroits de cavités rectangulaires d'environ 30 cms sur 40 cms, portant encore la trace de scellements au plomb de gonds ou paumelles qui devaient supporter de solides portes fermant l'entrée de ces coffres ou caches. Dans une galerie paral­lèle à la rue s'ou­vrait jadis un souterrain d'une tren­taine de mètres s'étendant en direction de la cathé­drale et dont le pro­priétaire actuel a condamné l'entrée.

                                                                                                                                Pierre Daudin

 

Notre travail représente beaucoup de sacrifices, de moments de découragement mais aussi il nous procure une grande joie. Nous voudrions, nous qui sommes, je pense, un des plus jeunes ménages des V.M.F. du Loir et Cher, que notre exemple serve la cause des vieilles pierres et plus spécialement dans cette région si riche en monuments prestigieux que les autres châ­teaux, manoirs et maisons y sont plus délaissés qu'ailleurs".

Hubert Auschitzky.

Cette Maison a été classée parmi les Monuments Historiques dès le 22 avril 1922. Elle est aussi classée parmi les Demeures Historiques et dans le Patrimoine Historique de la France.

Son sauvetage nous a valu plusieurs récompenses :

·       2 avril 1973. Le Prix des Vieilles Maisons Françaises du Loir-et-Cher.

·       29 mai 1973. Le Trophée des Jeunes des Vieilles Maisons Françaises, remis par la Princesse Grace de Monaco.

·       29 mai 1973. Le Prix du Président de la Caisse Nationale des Monuments Historiques, remis par M. Malécot, Président de la Caisse Nationale des Banques Populaires.

·       Octobre 1973. Lauréat au Concours des Chefs-d’œuvre en péril de l’O.R.T.F.



[1] - La farce du cuvier est fort jolie : Un mari tyrannisé par sa femme et sa belle-mère, consent à obéir à condition qu'on lui dictera un "rollet" où seront contenus tous ses devoirs. La lecture de ce "rollet" et des exigences des deux femmes est fort plaisante. Le mari proteste un peu, mais lorsqu'on lui ordonne d'aider sa femme à lessiver, il obéit ; au milieu de l'opération sa femme tombe dans le cuvier et se noie à moitié ; à ses supplications le mari répond qu'il n'a que faire de la tirer du mal : "Ce n'est pas dans mon rollet", dit-il. Enfin, il la tire du cuvier en lui faisant jurer que dorénavant elle le laissera être maître.

[2] - Cette pièce manquant dans les minutes notariales de l'étude Bourreau conservées aux Archives départementales (année 1792) interrompt la recherche des titres antérieurs.

Mais depuis l’époque où a été écrit ce texte, d’autres documents ont été retrouvés. Lire plus loin la partie consacrée à ses propriétaires successifs.